Les secrets de fabrication des idées fausses qui mènent le monde.
Posted by Maurice Merchier on février 16, 2010
C’est en 1514 que Copernic publie son « Commentariolus » dans lequel il affirme que c’est le soleil, et non la terre qui est au centre de l’univers. Plus d’un siècle après, en 1633, Galilée est condamné en reprenant cette thèse, par l’église qui n’admettra l’évidence que dans le courant du XVIIIème.
Il aura donc fallu plus de deux siècles pour que la vérité s’impose. Deux siècles pendant lesquels l’église a enseigné une thèse erronée, malgré l’existence d’une vérité scientifique démontrée. Deux siècles pendant lesquels dire le vrai était hérétique, et produisait l’excommunication, la torture et la mort. Deux siècles aussi pendant lesquels une réussite sociale ordinaire impliquait d’adhérer, ou de feindre de le faire à la doctrine officielle, fausse.
Il y a eu une séquence du même type, dans le monde communiste, des années cinquante à la chute du mur de Berlin, quand tout le monde savait que le « socialisme réel » ne marchait pas et qu’il produisait d’immenses gâchis, mais que les dirigeants de ces régimes (et des partis politiques affiliés ailleurs dans le monde) continuaient à s’accrocher à leurs chimères, et à les imposer comme vérités, affirmant obstinément par exemple que l’économie soviétique allait dépasser l’économie américaine en quelques décennies.
Nous sommes en 2010 dans un cas de figure comparable. Combien de temps faudra-t-il pour que le dogme qui nous écrase aujourd’hui soit enfin invalidé ? Ce dogme généralement qualifié de « néo-libéralisme », s’appuyant sur les théories « néo-classiques » du XIXème, affirme que les marchés s’autorégulent (tous les marchés, y compris le marché financier), qu’ils permettent l’équilibre et l’efficience maximum, et qu’ils fonctionnent d’autant mieux qu’ils sont « libres », toute intervention de l’Etat ne pouvant que compromettre cette céleste harmonie. En vérité, cela ne fonctionne que dans des modèles abstraits sans rapport avec le monde réel, ou dans des cas rares et particuliers, mais s’avère faux, de façon très générale. Les faits sont là, évidents : la liberté laissée aux marchés, notamment aux marchés financiers a produit la catastrophe. Tout le monde voit bien que les marchés ne s’autorégulent pas spontanément, que les déséquilibres engendrent d’autres déséquilibres, qui ne se résorbent pas, mais au contraire s’amplifient.
Il ne manque pourtant pas de Copernic et de Galilée aujourd’hui : ils se nomment Stiglitz, Krugman, , Michel Aglietta, André Orléan, et bien d’autres, pour ne citer que des économistes, car on trouve dans toutes les sciences humaines beaucoup d’auteurs qui montrent, d’une façon ou d’une autre l’inanité de la science économique dominante aujourd’hui. Une quantité impressionnante d’ouvrages ont été, et sont encore publiés en ce sens. Une grande partie des économistes s’est positionnée contre ce paradigme néo-classique. Plus encore, c’est cette composante « lucide » qui alimente aujourd’hui les discours de la classe politique, tous partis confondus. Dès le déclenchement de la crise, le Président Sarkozy déclarait « L’idée de la toute- puissance du marché, qui ne devait être contrarié par aucune règle, par aucune intervention politique, cette idée de la toute-puissance du marché était une idée folle. L’idée que les marchés ont toujours raison était une idée folle. (…).»[1]
La cause est donc entendue ? Eh bien non ! C’est là qu’intervient un phénomène très paradoxal ; les idées fausses résistent ! Plus étonnant encore ! Condamnées par des flots de discours, ce sont elles qui continuent d’inspirer les politiques publiques, ailleurs comme en France (la santé, les retraites, La Poste, la SNCF, l’Education Nationale, etc), ce qui serait trop long à démontrer ici. Nous sommes dans une phase de schizophrénie collective. Des thèses abondamment discréditées non seulement sévissent encore, mais en plus elles inspirent toujours la plupart des décisions politiques. Comment cela est-il possible ?
C’est que l’adhésion à ces théories pourtant invalidées par la réalité est inséparable du maintien de positions sociales dominantes, comme jadis les positions sociales des clercs de l’Eglise, s’accrochant au géocentrisme (la terre au centre de l’univers) ou, dans le monde communiste, celles des apparatchiks, minoritaires profitant de ces régimes. Aujourd’hui, remettre en question le néo-libéralisme, c’est remettre en cause la domination des acteurs de l’économie financière, et des grandes entreprises multinationales, qui se sont constitués en groupes de pression efficaces, notamment pour peser sur le monde universitaire dont les caciques ont, de façon concomitante, le souci de défendre leurs chaires, leurs profits matériels et symboliques. Ainsi, ce sont ces théories fausses que l’on enseigne dans les départements d’économie des universités, en France comme ailleurs, malgré la désaffection croissante des étudiants, et le développement, depuis une dizaine d’années, de vigoureux mouvements de contestation de cet enseignement, comme le groupe « autisme-économie ». André Orléan affirme : « Nous pensons que l’hégémonie absolue acquise aujourd’hui, dans nos institutions de recherche et d’enseignement, par le paradigme néo-classique, est un obstacle à la réflexion collective et qu’elle est même un obstacle majeur »[2]
Le pouvoir de ces castes puissantes est tel que, malgré la crise, et le démenti cinglant qu’elle inflige à leurs thèses, les partisans de la théorie néolibérale continuent à conquérir de nouvelles positions. A travers des associations noyautées par ces groupes de pression, disposant de relais politiques, elles sont en train d’imposer leurs conceptions dans les programmes de l’enseignement secondaire, en profitant de la réforme en cours. C’est aussi la meilleure façon de consolider ce qui se fait dans l’enseignement supérieur, en exploitant l’argument facile selon lequel l’essentiel est de bien y préparer les élèves. Enseigner l’erreur très tôt, au lycée, pour favoriser sa consolidation ensuite à l’université… quel somptueux projet ! C’est en effet un retour à l’enseignement des mécanismes élémentaires du marché - ceux de l’économie néoclassique - que l’on tente de mettre en place dans les programmes d’économie de seconde, pour se substituer à l’actuel enseignement « économique et social », bien plus riche, bien plus propice à la compréhension du monde tel qu’il est, mais qui a aussi l’inconvénient - à leurs yeux - de développer un indésirable esprit critique.
Il faut mesurer la portée de cette contre-offensive de l’obscurantisme. Il s’agit de formater les cerveaux, dès le plus jeune âge, pour les rendre aptes à prendre pour vérité une image déformée de la réalité, et continuer à propager, au moyen de rhétoriques fallacieuses invoquant la rigueur scientifique, ces théories économiques mutilantes, dans le seul intérêt de quelques castes toujours actives dans l’ombre. Mais qui s’alarme de cette offensive rampante, en dehors des acteurs directement concernés ? Il est temps que cela émerge en première ligne du débat public. Il faut d’urgence neutraliser ces forces nuisibles qui entravent la marche de l’histoire.
[1] Discours de Toulon du 25 septembre 2008
[2] Point de vue A quoi servent les économistes… surtout s’ils pensent tous la même chose ? André Orléan LEMONDE.FR | 13.02.10 | 13h45
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