Le fil d’Ariane

Le savoir contre la barbarie

Les secrets de fabrication des idées fausses qui mènent le monde.

Posted by Maurice Merchier on février 16, 2010

C’est en 1514 que Copernic publie son « Commentariolus » dans lequel  il affirme que c’est le soleil, et non la terre qui est au centre de l’univers. Plus d’un siècle après, en 1633, Galilée est condamné en reprenant cette thèse, par l’église qui n’admettra l’évidence que dans le courant du XVIIIème.

Il aura donc fallu plus de deux siècles pour que la vérité s’impose. Deux siècles pendant lesquels l’église a enseigné une thèse erronée, malgré l’existence d’une vérité scientifique démontrée. Deux siècles pendant lesquels dire le vrai était hérétique, et produisait l’excommunication, la torture et la mort. Deux siècles aussi pendant lesquels une réussite sociale ordinaire impliquait d’adhérer, ou de feindre de le faire à la doctrine officielle, fausse.
Il y a eu une séquence du même type, dans le monde communiste, des années cinquante à la chute du mur de Berlin, quand tout le monde savait que le « socialisme réel » ne marchait pas et qu’il produisait d’immenses gâchis, mais que les dirigeants de ces régimes (et des partis politiques affiliés ailleurs dans le monde) continuaient à s’accrocher à leurs chimères, et à les imposer comme vérités, affirmant obstinément par exemple que l’économie soviétique allait dépasser l’économie américaine en quelques décennies.

Nous sommes en 2010 dans un cas de figure comparable. Combien de temps faudra-t-il pour que le dogme qui nous écrase aujourd’hui soit enfin invalidé ? Ce dogme généralement qualifié de « néo-libéralisme », s’appuyant sur les théories « néo-classiques » du XIXème, affirme que les marchés s’autorégulent (tous les marchés, y compris le marché financier), qu’ils permettent l’équilibre et l’efficience maximum, et qu’ils fonctionnent d’autant mieux qu’ils sont « libres », toute intervention de l’Etat ne pouvant que compromettre cette céleste harmonie. En vérité, cela ne fonctionne que dans des modèles abstraits sans rapport avec le monde réel, ou dans des cas rares et particuliers, mais s’avère faux, de façon très générale. Les faits sont là, évidents : la liberté laissée aux marchés, notamment aux marchés financiers a produit la catastrophe. Tout le monde voit bien que les marchés ne s’autorégulent pas spontanément, que les déséquilibres engendrent d’autres déséquilibres, qui ne se résorbent pas, mais au contraire s’amplifient.

Il ne manque pourtant pas de Copernic et de Galilée aujourd’hui : ils se nomment Stiglitz, Krugman, , Michel Aglietta, André Orléan, et bien d’autres, pour ne citer que des économistes, car on trouve dans toutes les sciences humaines beaucoup d’auteurs qui montrent, d’une façon ou d’une autre l’inanité de la science économique dominante aujourd’hui. Une quantité impressionnante d’ouvrages ont été, et sont encore publiés en ce sens. Une grande partie des économistes s’est positionnée contre ce paradigme néo-classique. Plus encore, c’est cette composante « lucide » qui alimente aujourd’hui les discours de la classe politique, tous partis confondus. Dès le déclenchement de la crise, le Président Sarkozy déclarait « L’idée de la toute- puissance du marché, qui ne devait être contrarié par aucune règle, par aucune intervention politique, cette idée de la toute-puissance du marché était une idée folle. L’idée que les marchés ont toujours raison était une idée folle. (…).»[1]

La cause est donc entendue ? Eh bien non ! C’est là qu’intervient un phénomène très paradoxal ; les idées fausses résistent ! Plus étonnant encore ! Condamnées par des flots de discours, ce sont elles qui continuent d’inspirer les politiques publiques, ailleurs comme en France (la santé, les retraites, La Poste, la SNCF, l’Education Nationale, etc), ce qui serait trop long à démontrer ici. Nous sommes dans une phase de schizophrénie collective. Des thèses abondamment discréditées non seulement sévissent encore, mais en plus elles inspirent toujours la plupart des décisions politiques. Comment cela est-il possible ?
C’est que l’adhésion à ces théories pourtant invalidées par la réalité est inséparable du maintien de positions sociales dominantes, comme jadis les positions sociales des clercs de l’Eglise, s’accrochant au géocentrisme (la terre au centre de l’univers) ou, dans le monde communiste, celles des apparatchiks, minoritaires profitant de ces régimes. Aujourd’hui, remettre en question le néo-libéralisme, c’est remettre en cause la domination des acteurs de l’économie financière, et des grandes entreprises multinationales, qui se sont constitués en groupes de pression efficaces, notamment pour peser sur le monde universitaire dont les caciques ont, de façon concomitante, le souci de défendre leurs chaires, leurs profits matériels et symboliques. Ainsi, ce sont ces théories fausses que l’on enseigne dans les départements d’économie des universités, en France comme ailleurs, malgré la désaffection croissante des étudiants, et le développement, depuis une dizaine d’années, de vigoureux mouvements de contestation de cet enseignement, comme le groupe « autisme-économie ». André Orléan affirme : « Nous pensons que l’hégémonie absolue acquise aujourd’hui, dans nos institutions de recherche et d’enseignement, par le paradigme néo-classique, est un obstacle à la réflexion collective et qu’elle est même un obstacle majeur »[2]

Le pouvoir de ces castes puissantes est tel que, malgré la crise, et le démenti cinglant qu’elle inflige à leurs thèses, les partisans de la théorie néolibérale continuent à conquérir de nouvelles positions. A travers des associations noyautées par ces groupes de pression, disposant de relais politiques, elles sont en train d’imposer leurs conceptions dans les programmes de l’enseignement secondaire, en profitant de la réforme en cours. C’est aussi la meilleure façon de consolider ce qui se fait dans l’enseignement supérieur, en exploitant l’argument facile selon lequel l’essentiel est de bien y préparer les élèves. Enseigner l’erreur très  tôt, au lycée, pour favoriser sa consolidation ensuite à l’université…  quel somptueux projet !  C’est en effet un retour à l’enseignement des mécanismes élémentaires du marché - ceux de l’économie néoclassique - que l’on tente de mettre en place dans les programmes d’économie de seconde, pour se substituer à l’actuel enseignement « économique et social », bien plus riche, bien plus propice à la compréhension du monde tel qu’il est, mais qui a aussi l’inconvénient - à leurs yeux - de développer un indésirable esprit critique.
Il faut mesurer la portée de cette contre-offensive de l’obscurantisme. Il s’agit de formater les cerveaux, dès le plus jeune âge, pour les rendre aptes à prendre pour vérité une image déformée de la réalité, et continuer à propager, au moyen de rhétoriques fallacieuses invoquant la rigueur scientifique, ces théories économiques mutilantes, dans le seul intérêt de quelques castes toujours actives dans l’ombre. Mais qui s’alarme de cette offensive rampante, en dehors des acteurs directement concernés ? Il est temps que cela émerge en première ligne du débat public. Il faut d’urgence neutraliser ces forces nuisibles qui entravent la marche de l’histoire.
[1] Discours de Toulon du 25 septembre 2008
[2] Point de vue A quoi servent les économistes… surtout s’ils pensent tous la même chose ? André Orléan LEMONDE.FR | 13.02.10 | 13h45

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A semer la peur on récolte l’insignifiance

Posted by Maurice Merchier on février 4, 2010

Extrait du site internet de « la Voix du Nord »  mercredi matin : « Une énorme détonation a été entendue ce soir, vers 22 h 35, par de nombreux habitants de la métropole lilloise et au-delà dans la région, en particulier à Arras, et même en Belgique. Certains murs ou fenêtres ont légèrement vibré. Les pompiers de Lille ont reçu de multiples appels de personnes inquiètes se demandant ce qui passait et pensant notamment à une explosion au gaz, à un crash ou encore, pour quelques-uns, à un tremblement de terre. Les secouristes, avec la police et GDF, sont intervenus en nombre rue de Douai à Lille, où beaucoup de riverains ont donné l’alerte. Mais au final, rien. Pas la moindre trace de dégât. Ni là, ni ailleurs. Le “boum” pourrait en fait provenir d’un avion militaire ayant franchi le mur du son…… ». Cet « évènement » (en est-ce vraiment un ?) a fait aussi l’ouverture de certains journaux des radios locales, le même matin. Il a été cité au TV de FR3 régional, et encore à la radio jeudi matin.
Consternation. L’auteur de ces lignes - Lillois - a parfaitement entendu ce « boum » hier soir, et dûment sursauté en conséquence. Mais enfin…. Des avions qui franchissent accidentellement le mur du son, qui n’en a jamais entendu ? Quelques secondes de réflexion élémentaire suffisaient pour comprendre la cause de ce bruit incongru, d’autant qu’une oreille même émoussée pouvait entendre le ronflement de l’appareil dans les secondes qui suivaient. Comment est-il possible qu’un évènement si anodin déclenche tant d’irrationalité ? Comment est-il possible qu’un « non-évènement » soit érigé en évènement digne de « faire la une » ?
Jadis, on réservait au journaliste débutant la rubrique dite « des chiens écrasés », c’est-à-dire, la relation des minuscules faits divers du secteur géographique. De nos jours, les «chiens écrasés » sont devenus l’ingrédient privilégié de nos plus prestigieux informateurs. C’est presque toujours un fait divers (un crime, un accident…) qui fait l’ouverture des journaux télévisés ; parfois, c’est seulement l’évènement qui a failli se produire : ce fut le cas hier, avec le sauvetage d’un alpiniste recouvert par une avalanche (mais bien vivant !). D’autres fois, ce furent par exemple un camionneur surpris avec je ne sais plus combien de tonnes d’alcool dans le sang, ou un automobiliste surpris à 300 km/h sur l’autoroute (mais n’ayant - dans les deux cas - produit aucun accident). Le basculement dans le virtuel, souvent pointé par Jean Baudrillard, est en train de s’opérer. Ce qui pourrait arriver tend à devenir aussi important que ce qui est arrivé. Ce qui est sûr, c’est qu’avec les médias, nous entrons dans un monde de l’insignifiance, et que c’est toujours la peur est le catalyseur de la réaction transformant l’insignifiant en évènement.
Ainsi la peur devient notre compagne la plus assidue ; certes, tous les dangers ne sont pas illusoires : la délinquance, les attentats terroristes, les endémies, les accidents de toutes sortes, cela existe, et le drame d’Haïti est bien réel. Mais la couverture médiatique de ces évènements, hypertrophiée (profusion d’images, de témoignages, de sang et de larmes - compassion oblige - mais très peu d’analyses ou d’explications : nous sommes invités à nous émouvoir, et non à comprendre), joue en fait non sur notre générosité, mais sur nos égoïsmes (« cela pourrait nous arriver »). Le bien discutable, au moins dans son application, « principe de précaution » a pour corolaire depuis une dizaine d’années, la formidable promotion de toutes les peurs : le sida, la vache folle, la grippe asiatique, la grippe H1N1, les terroristes, les « jeunes de banlieue », les étrangers, les mendiants, les agents des eaux ou d’EDF (peut-être faux !), les cambrioleurs assassins, les radars volants, le verglas, la météo, la pédale d’accélérateur de notre Toyota, tout ce qu’on mange, tout ce qu’on touche, tout ce qu’on approche, tout ce qu’on respire. Toute sortie en voiture devient une épopée, voire toute sortie ; et même sans sortir, c’est « vivre » tout simplement qui devient héroïque (rester calfeutré chez soi n’évite pas tous les dangers !). La peur fait vendre aussi : des masques, des vaccins, du Tamiflu, des alarmes sophistiquées pour nos voitures et nos maisons, des verrous, des grilles et des murs, des armes, des vigiles, du temps de cerveau disponible, et j’en passe. Et on glisse tranquillement vers le dérisoire : une mini-panique provoquée par un avion passant le mur du son.
La peur de Dieu, dans les sociétés traditionnelles, est le principal instrument de ce qu’on appelle en sociologie la « régulation sociale », c’est-à-dire la façon d’obtenir des individus des comportements conformes. Dans les sociétés modernes, ou « postmodernes », Dieu est mort, mais la peur est restée. Plus aucune transcendance ne la canalise, alors elle s’amplifie, et devient indomptable, sauvage. Comme un cancer, elle se propage partout, est instrumentalisée par des pouvoirs eux-mêmes difficilement identifiables, imprègne toutes les cellules de notre vie sociale, et transpire de tous nos pores.

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Projet ou programme ?

Posted by Maurice Merchier on janvier 19, 2010

Notre « petit livre orange » est titré : « le projet humaniste ». Mais - en dehors du préambule - n’est-il pas plutôt un « programme » ? La différence entre un programme et un projet  est une question d’horizon temporel ; le programme - nécessaire aussi, évidemment - consiste en un certain nombre de mesures proposées, d’application immédiate, avec la démonstration de leur faisabilité, notamment en termes de chiffrage. Il est davantage lié à l’élection qui vient (et décliné en fonction du  type d’élection). Le projet s’inscrit dans le long terme, voire le « très » long terme, et envisage les mutations économiques, écologiques, sociales, culturelles à accomplir.

Ce qui est sorti du congrès d’Arras se situe entre les deux, mais bien plus près en fait du « programme » que du projet. C’est tout à fait compréhensible, compte tenu des urgences, des interpellations, des défis que la crise impose. On aurait mal compris que nous l’ignorions. L’ennui est que cette polarisation - inévitable - sur l’immédiat occulte le futur plus lointain, et qu’il n’y a pas forcément continuité entre les mesures qui s’imposent aujourd’hui, et celles qui - issues pourtant des mêmes valeurs - dessineront le monde d’après-demain. Dans certains cas il peut même y avoir opposition. Cela est d’ailleurs parfois pointé dans le texte : on indique par exemple (page 10) que « les emplois aidés s’imposent », en temps de crise, et on signale juste après le refus du « dualisme du marché du travail » que ce type de mesure contribue à créer.

Il me semble important de réfléchir dès à présent à ce que le Mouvement Démocrate  doit proposer pour le monde de l’après-crise. On n’aura pas ici la prétention de faire ce travail, évidemment. Mais il est possible de dégager quelques questions fortes. J’en donne quelques exemples, en zappant la trop évidente question de l’adaptation de nos modes de vie au défi écologique.

Pour rebondir sur cette question de l’emploi et du travail. Jusqu’au seuil des années 80, il y avait un processus historique d’augmentation de la qualification du travail, lié aux évolutions technologiques, et à l’augmentation des taux de scolarité. Depuis, le processus s’est arrêté, le nombre d’emplois aidés, notamment par des exonérations fiscales consenties aux entreprises, n’a cessé d’augmenter, et de ce fait le nombre d’emplois de faible qualification a augmenté. La proportion de salariés payés au SMIC reste très élevée en France. Faut-il laisser se pérenniser cette tendance ? Ne faudrait-il pas changer radicalement de politique de l’emploi ?

De façon plus générale ; faut-il en rester à une société où le travail reste le support essentiel - voire le seul - sur le quel se bâtissent les identités ? Là, ce n’est plus seulement une question économique, mais en même temps une question touchant le fondement de notre cohésion sociale.

On déplore unanimement la place qu’a prise l’argent dans nos valeurs, dans notre culture. Mais dans le « projet humaniste », on répond - logiquement- aux demandes « quantitatives » qui émanent du corps social. C’est évidemment dans un souci de « justice sociale ». Mais ne faut-il pas dès aujourd’hui réfléchir à un type de société où les relations sociales  soient autre chose que des rivalités en termes de rémunérations ?

Dernier exemple, non le moindre : la question des déficits budgétaires et de la dette croissante. N’oublions jamais qu’elle se posait bien avant la crise actuelle, et qu’elle se posera encore au-delà (d’autant qu’il y a déjà dans le « projet humaniste » un certain nombre de  mesures dépensières»). Le seul type de réponse qu’on nous propose actuellement est celui de la diminution des dépenses publiques. On ignore en cela, ou on occulte, que les dépenses publiques, et l’existence d’un « Etat-Providence » substantiel sont le moyen le plus efficace de réduction des inégalités sociales. Ne faudrait-il pas « renverser la vapeur », et entamer une « révolution culturelle » et pédagogique qui revalorise l’impôt ? (ce qui implique sûrement sa réforme, et que naisse une vraie « citoyenneté fiscale » ?).

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Adieu Mendès

Posted by Maurice Merchier on janvier 19, 2010

Que François Bayrou ait infléchi depuis les européennes la stratégie du Mouvement Démocrate, nul n’en disconvient ; mais on ne retient généralement que l’abandon d’une ligne d’autonomie pure et dure au profit de l’ouverture à une alliance à gauche. Un autre glissement - selon moi plus préoccupant - est moins aperçu : c’est l’éloignement d’une certaine façon de faire de la politique « autrement », qui pourtant n’était pas pour rien dans l’élan du modem en 2007, autour des élections présidentielles. La dimension mendésiste du mouvement était alors quelquefois invoquée. Après le congrès d’Arras, est-ce encore possible ?

Comment résumer cette dimension mendésiste ? Le « parler vrai », oui, mais, l’expression est tellement galvaudée (qui ne la revendique pas ?) qu’il faut aller plus loin. Max Weber, dans un de ses ouvrages les plus connus « le savant et le politique », opposait ces deux métiers, en montrant qu’ils relevaient chacun d’une éthique différente : le savant doit dire sa « vérité », quelle qu’en soit les conséquences (éthique de la conviction), alors que le politique doit tenir compte des conséquences de ce qu’il dit (éthique de la responsabilité). Il est vrai que ces deux démarches ne pourront jamais se superposer ; néanmoins, il devrait être possible pour un responsable politique de réduire considérablement la distance entre les deux pôles. C’était cela, la démarche de Mendès France. C’était, au moment de l’élan présidentiel, notre démarche. Qu’en est-il aujourd’hui ? C’est là que quelques épisodes tirés du week-end à Arras suggèrent une réponse un peu dérangeante..

Pour commencer, l’exemple le plus spectaculaire a été celui du (non-) débat sur la question de la parité.

Bref récit de  l’épisode, pour ceux qui n’y étaient pas : une militante propose l’amendement suivant « Les mesures de parité femmes/hommes sont une mesure de discrimination positive ». Une discussion s’ensuit, Jean-Luc Bennahmmias intervient aussi vigoureusement que brièvement pour affirmer le contraire ; pourtant l’amendement est adopté, suite au vote. Marielle de Sarnez exprime peu après sa « tristesse ». Un peu plus tard, François Bayrou, qui était absent à ce moment-là, intervient avec passion pour dire qu’il refuse cette assimilation de la parité à la discrimination positive dans le projet. Un nouveau vote a lieu : l’amendement est rejeté.

Ce qui me paraît gênant, c’est le fait qu’il n’y ait eu aucune argumentation de la part de nos leaders. Les militants avaient commis un sacrilège ; la question de la parité ne se discute pas, « elle n’est pas de la discrimination positive, point ». La parité est ainsi érigée en dogme. On pourrait pourtant soutenir la thèse selon laquelle cette loi repose sur un type d’analyse, à savoir - pour le dire vite - l’adhésion à la thèse « féministe », qui peut être tenue pour « idéologique » et donc, qui devrait pouvoir être mise en question. Que cela soit clair : c’est moins « le fond » qui selon moi pose problème ici, que le fait qu’une question puisse être soustraite du champ de l’analyse critique.

Il y a eu d’autres séquences similaires. Des militants - dont l’auteur de ces lignes - s’opposent par exemple à la taxe Tobin, invoquée dans le projet. Il leur est opposé (par Marielle de Sarnez) que la taxe Tobin est un « symbole », qu’elle est « dans le vent », etc, et la proposition ne peut pas remise en cause. Une des raisons de mon adhésion au modem (j’en parle dans un autre article de mon blog) était l’absence de tabous. Me faudra-t-il déchanter sur ce point ?

En fait, d’autres indices, d’autres « petites phrases »  laissent à penser que la préoccupation prioritaire était celle de la « lisibilité » du projet, de son « affichage », de sa possibilité de susciter une adhésion large, du souci de ne pas choquer certaines franges de l’opinion. (Il est bien difficile de résister au vilain mot « d’électoralisme »). Robert Rochefort a eu cette expression, à propos de plusieurs amendements « soit on en discute trois heures, soit on en discute pas ». J’aurais préféré qu’on s’organisât autrement, pour pouvoir discuter de tout. Des positions qui me semblent un peu « légères » ont été adoptées, concernant des problèmes complexes. Bref, le souci d’utilité, le besoin de boucler le projet dans les délais, le choix de l’efficacité à court terme du texte l’ont emporté sur la rigueur.

On peut le comprendre, pour des raisons circonstancielles. Mais il ne faudrait pas en rester là, et surtout ne pas « banaliser » notre conception de la politique.

Maurice Merchier

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Requiem pour la culture générale

Posted by Maurice Merchier on janvier 11, 2010

Imaginons une épreuve de qualification, genre course de haies ; une certaine distance à franchir dans un temps limité. On souhaite que cette épreuve amène 30% des compétiteurs en finale. Mais les premiers essais montrent qu’on est en dessous de cet objectif. Alors, il y a deux solutions : soit on fait subir aux candidats un entraînement intensif, en y mettant le temps qu’il faut, pour que le plus grand nombre soit au niveau de l’épreuve ; soit on diminue le nombre d’obstacles et/ ou leur hauteur, sans trop se préoccuper du fait que les gens profitant de ces avantages ne seront pas vraiment compétitifs en finale. Il semble évident que la solution la plus rationnelle est la première ; pourtant, c’est la seconde qui est privilégiée dans nos politiques de l’Education Nationale et de l’Université.

Le tollé qu’a provoqué le communiqué de la CGE (conférence des Grandes Ecoles) « l’ambition du mérite républicain pour les Grandes Ecoles », le « haut-le-cœur » qu’il a suscité chez deux personnalités l’exprimant dans les colonnes du « Monde » sont l’illustration que non seulement cette politique l’emporte, mais encore que toute objection jette l’opprobre sur ceux qui l’émettent. Le texte de la CGE est pourtant modéré, coopératif, (comportant même des concessions) et solidement argumenté. Le contre-argument d’autorité est de lui rétorquer, comme le fait R Descoings (Le Monde du 5 janvier): « L’intelligence, la curiosité intellectuelle, la capacité de travail seraient donc l’apanage des ” riches “… puisque faire une place aux élèves boursiers, c’est-à-dire aux classes populaires et au bas des classes moyennes, ferait ” baisser le niveau “.) ».  Argument massif, et un peu terroriste, (c’est très « antipathique » de ne pas adhérer à cette indignation !), mais qui occulte le fait têtu que - on le déplore évidemment - les résultats scolaires, et les résultats au bac sont étroitement corrélés à la catégorie sociale d’origine des élèves. Le recrutement en classes préparatoires est confronté à ce fait, tout désagréable soit-il. (Et l’auteur de ces lignes qui y a longtemps participé, peut témoigner que depuis longtemps une attention particulière est portée aux élèves boursiers). Les grandes écoles ne sont donc en rien responsables de l’inégale répartition sociale dont elles héritent.

Dans la métaphore sportive, l’entraînement intensif correspondrait à un énorme effort fait en amont, à savoir l’augmentation des moyens, du personnel d’enseignement et d’encadrement, dès la maternelle ; il signifierait «  mettre le paquet » sur l’enseignement primaire, et poursuivre l’effort dans le secondaire, ce qui permettrait aussi le maintien des exigences, c’est-à-dire exactement le contraire de la politique actuelle, notamment à travers la réforme Chatel, qui va se mettre en place.

La politique qui dans les faits est en application consiste au contraire à supprimer peu à peu tout ce qui contrarie l’accession de nouvelles générations de lycéens et d’étudiants aux filières d’excellence. Ce démontage se condense clairement sur les concours. L’argument utilisé, est celui de l’existence de « biais sociaux », c’est-à-dire que la réussite à certaines épreuves s’expliquerait plus par la « prédisposition sociale » que par les véritables qualités des candidats ; ainsi sont mises en cause les épreuves de culture générale (dont M Santini, secrétaire d’Etat en charge de la fonction publique, a proposé la suppression dans les concours administratifs), la dissertation en particulier. On se souvient que notre Président avait ironisé sur le fait que des candidats puissent être interrogés sur « La Princesse de Clèves ».

J’avoue être assez perplexe à l’idée qu’il soit possible de distinguer, et de séparer, dans les qualités d’un étudiant, ce qui vient du milieu familial, et les autres capacités intellectuelles. (Quelles « autres » ?) ; a fortiori d’isoler LES épreuves responsables de cette discrimination de fait. Une culture n’est pas divisible en éléments séparés. L’école d’un côté, le milieu social de l’autre ne dispensent pas les savoirs sous forme de kit à assembler. Tout cela se combine et se lie évidemment, de façon indissoluble, et singulière pour chaque individu.

Le seul aboutissement de cette logique est qu’on s’achemine vers l’extinction des concours, par deux voies ; la voie « externe » qui consiste à les marginaliser en multipliant les autres formes de recrutement (voies parallèles, avec recrutement sur dossier, sur titres, sur des éléments du  cursus, sur entretien de motivation, etc), et sous forme interne, en adaptant ce genre de critères à l’intérieur même des concours (notamment sous forme d’entretiens de motivation). Le décret qui vient de sortir sur les CAPES et les agrégations introduit ce genre d’innovations.

Est-il permis de regretter cette évolution ? Du point de vue de la justice, de la rigueur, le concours, (avec l’anonymat des copies à l’écrit), malgré tous ses défauts, que l’on peut admettre, reste le « moins mauvais » mode de promotion, exactement comme la démocratie est le « moins mauvais » système politique. Peut-on croire qu’un jury, lors d’un entretien, si honnête soit-il, offrira les mêmes garanties d’impartialité, d’absence de présupposés politiques, idéologiques, de préférences, de résistance aux pressions ambiantes, etc ?

Dernière crainte : la suppression, ou la dévalorisation radicale d’épreuves de culture générale, des épreuves écrites, plus généralement, de la dissertation, plus particulièrement, feront qu’il y aura en même temps dévalorisation des capacités qu’elles sollicitent. On ne voit pas pourquoi mêmes les « nantis » du point de vue socio-culturel se fatigueraient à les entretenir (comme le font encore les élèves des classes préparatoires) plutôt qu’à dégager du temps de loisir, et céder à toutes les sollicitations de nos technologies ludiques. Le goût « gratuit » de la culture ? On peut rêver…. Ce qui signifie, en d’autres termes, que notre politique de l’éducation et de l’université est en train de fabriquer une élite inculte. Et de cela, hélas, bien des signes sont déjà perceptibles.

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A quoi a servi le congrès d’Arras ?

Posted by Maurice Merchier on janvier 2, 2010

A quoi a servi le congrès d’Arras ? Comme dans tous les congrès, il y a eu la dimension « grand messe » ; ceci dit de façon non péjorative, car cela répond à un besoin. Se retrouver au bord des larmes en écoutant JF Kahn puis Azouz Begag, être emporté par le discours de clôture de François Bayrou…  entre autres émotions, tout cela  nous conforte dans la certitude que nous sommes bien à notre place, dans ce mouvement. Ce  n’est pas rien. Mais cette dimension communiante ne doit pas nous éblouir au point d’adhérer sans esprit critique à l’idée que cet évènement a été un grand moment de démocratie participative. Le projet qui est en est sorti, notre désormais « petit livre orange » est un bon projet ; mais il doit peu de choses à la contribution des militants ce week-end là. Je ne parle pas de l’intégration des propositions faites par les commissions ; ont-elles été suffisamment prises en compte? C’est à leurs membres d’en juger. Mais il peut être intéressant de faire une analyse un peu systématique de la façon dont ont été traités les amendements proposés à la discussion à Arras. Il n’y a rien à redire à la méthode adaptée, dans la mesure où c’était la seule possible compte tenu du temps dont on disposait ; mais elle a eu pour effet d’escamoter beaucoup de propositions qui auraient mérité d’être bien mieux prises en considération.

La version finale de l’avant-projet a été diffusée quelques jours avant le congrès ; cela limitait déjà les possibilités d’analyse approfondie, indispensable préalable à la rédaction d’amendements, notamment pour les adhérents ayant une occupation professionnelle. Les passages soumis à discussion étaient en caractère gras, ce qui, là encore, était nécessaire pour éviter une discussion qui aurait fait éclater l’ordre du jour. Il serait injuste d’accuser les organisateurs - Robert Rochefort en tête - de partialité dans cette démarche. Les passages soulignés étaient bien ceux qui étaient susceptibles de discussion et d’amendements éventuels, le reste du texte n’étant que développements souvent évidents, compte tenu des valeurs du mouvement rappelées dans le préambule…. A quelques exceptions près tout de même ; certains militants ont « forcé » un peu la distinction en proposant des amendements concernant des passages non soulignés… qui ont été - de bonne grâce - discutés. Il reste néanmoins quelques positions qui n’ont pas été mises en débat, et qui, à mon avis, auraient dû l’être (certes, elles auraient peut-être - sûrement pour certaines - été acceptées ; mais leur importance était telle qu’elles auraient dû être soumises à discussion) ; j’en ai dénombré une dizaine ; citons juste à titre d’exemple : le maintien du nucléaire civil, l’extension à l’Europe de la dissuasion nucléaire française, le scrutin « à forte composante de proportionnelle » pour les élections locales, la question du cumul des mandats, ou encore l’organisation relativement élaborée du premier cycle universitaire.

L’analyse quantifiée de ces débats a été possible grâce à l’admirable travail des secrétaires ; le script reprend au mot près  toutes les interventions. Cette transparence parfaite rend possible la vérification et l’étude systématique de ces débats. Sur le plan de la démocratie, cela non plus, « ce n’est pas rien ».

Robert Rochefort affirme avoir reçu 500 amendements, et dit que le tri opéré par les commissions constituées à cet effet en a retenu 132  La clé de ce « tri » n’a pas été fournie, ce qui est dommage, car cela ne dissipe pas l’impression d’arbitraire (que ressent au moins  l’auteur de ces lignes). Le dénombrement dans le texte aboutit à 118 discutés en fait (on ne peut l’établir à l’unité près, car quelques-uns ont été adoptés sans discussion, ou rejetés pour des raisons diverses). La règle - appliquée de façon un peu variable - était que l’auteur de l’amendement avait une minute pour le justifier, et qu’un « contre » éventuel (il y en a quasiment toujours eu) avait également une minute pour argumenter. La parole restait donc au « contre » ; certes, une fois de plus, il était difficile de faire autrement ; mais on peut penser qu’un droit de réponse de l’auteur aurait souvent fait basculer l’assemblée dans l’autre sens. Le dénombrement des « pour » et des « contre » au moment du vote a parfois été délicat. On ne peut pas garantir qu’il n’y ait pas eu quelques erreurs dans l’approximation du comptage des mains levées. Il y a eu parfois des réactions dans la salle. (Elles sont mentionnées dans le compte rendu).

Sur les 118 discutés, 50 amendements ont été adoptés (soit 42%), et 68 rejetés (58%). Il est intéressant de distinguer les « ajouts », des amendements tendant à transformer un passage, (ou à le supprimer dans quelques cas). Pour les « ajouts », 38 ont été acceptés, 45 refusés. (46% contre 54%) Pour les « transformations » (parfois substantielles), 12 ont été adoptés, et 23 refusés. (Soit un tiers acceptés, deux tiers refusés).

Ce qu’il faut souligner enfin, c’est que nos « leaders » (François Bayrou, Marielle de Sarnez, Jean-Luc Bennahmias) sont intervenus dans la discussion pour 27 amendements (donc pour un quart, à peu près). Ils étaient dans quelques cas les auteurs des amendements. Sans aucune exception (même s’il y eut parfois péripéties et retournements), les militants ont voté dans leur sens.

Chacun peut tirer de ces éléments les enseignements qu’il veut. En ce qui me concerne, je considère que le poids des militants est resté très modeste dans l’exercice. Il y a eu une forte pesanteur vers la conservation tel quel du texte initial.  Et ce qui me gêne, c’est que cette réalité contraste avec la « mise en scène » médiatique de l’évènement, le présentant comme un exercice exemplaire de démocratie directe. Beaucoup parmi nous sont de ceux qui déplorent les pseudo-débats tronqués des grands médias; on ne peut pas dire que de ce point de vue là, avec des interventions limitées à une minute, nous ayons montré un bon contrexemple.  De façon plus générale, ne faudrait-il pas réfléchir aux meilleures façons d’impliquer « vraiment » les militants dans les choix du mouvement ? Non pour s’approcher d’une mythique « démocratie directe » qui n’est ni possible, ni même souhaitable, mais pour que soit mieux exploité, dans l’intérêt du parti, le « gisement » que constituent les compétences de beaucoup de militants. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser, après Arras, qu’il y avait de ce point de vue un certain gâchis.

Maurice Merchier

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Un projet à étayer

Posted by Maurice Merchier on décembre 7, 2009

Globalement, le “projet humaniste” du Mouvement Démocrate qui vient de naître au congrès d’Arras est un bon projet, dans lequel, je crois, nous nous reconnaissons tous. Mais - comme l’a précisé François Bayrou - il reste “ouvert”, et il faut le perfectionner, et malheureusement le corriger parfois, me semble-t-il. Il faut aussi le compléter, par des documents d’approfondissement, quelle qu’en soit la forme,  Je crois même que c’est urgent pour ce qui est du domaine économique. J’ai essayé de le faire (un peu) sous forme de propositions d’amendements, samedi dernier. Malheureusement, les règles du jeu, que j’ai comprises, et admises, ne permettaient pas de faire passer des propositions un tout petit peu « techniques », et ces amendements ont été repoussés. Il y a eu, de façon générale, une sorte de « pesanteur » à la conservation du texte initial ; c’est le contradicteur de l’amendement qui avait le dernier mot, et qui donc souvent l’emportait, quelle que soit son argumentation ; si le temps avait permis un « droit de réponse » à l’auteur dudit amendement, les choses auraient peut-être pris souvent une autre tournure. En fait, les modalités du débat ont fait que tout ce qui ne s’alignait pas assez étroitement dans le fil du texte, soit en le contredisant, soit en étant un peu « ailleurs » dans l’esprit, faute du temps nécessaire pour expliquer et débattre, avait peu de chances de passer. Il y a eu d’ailleurs quelques vigoureuses injonctions à « rentrer dans le rang » de la part de nos leaders, ce qu’il faut également admettre, même si cela est un peu pénible pour les auteurs de ces « écarts », car ce serait une illusion juvénile que de penser qu’un parti puisse fonctionner en démocratie directe pure et dure, comme dans les idéologies « basistes ».

Il me semble cependant qu’il est urgent de revenir sur quelques faiblesses de notre projet ; si un militant, ou un dirigeant du modem se voyait interpellé, notamment sur nos propositions concernant les dérèglements du système financier international et nos propositions pour y remédier, et éviter qu’une nouvelle crise ne se reproduise, les outils de notre petit livre orange ne fourniraient qu’un argumentaire, certes pertinent, mais  très insuffisant, et il se trouverait en grande difficulté face à quelque interlocuteur un peu outillé sur ces questions. Les commissions sont le lieu naturel de la reprise du débat, et j’encourage les militants à s’y reporter et à y participer, comme je vais le faire dès maintenant, dans la commission « économie, finance, croissance ».

Maurice Merchier

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plaisanterie, indignation, sectarisme: les visages du nouveau totalitarisme rampant

Posted by Maurice Merchier on septembre 17, 2009

Les paroles d’Hortefeux, à l’évidence, ne concernaient pas les Auvergnats. Ceci dit, la vidéo montre qu’on était non moins indiscutablement sur le registre de la plaisanterie. Et voilà que tout le monde lui tombe dessus, et que l’on assiste à un festival d’indignations. L’indignation est devenue un des modes privilégiés de la communication. Cela en dit long sur notre société, cela en dit long sur nous-mêmes. Le cogito de l’époque ne serait-il pas devenu “je m’indigne, donc je suis” ? Avantageuse façon de ne pas “balayer devant sa porte”. L’ignoble, c’est - par définition - l’autre. Effet de miroir « en négatif » pour s’auto-valoriser; c’est ce que disait déjà Sartre (« l’enfer, c’est les autres ») ; c’est aussi ce que chante Abd-al Malik dans une belle chanson où il répète « C’est pas moi, c’est les autres » en hommage à J. Brel. Au fond, cette propension à l’indignation est devenue une forme d’identification - sinon d’identité - dans notre société postmoderne. S’indigner, c’est s’inscrire à bon compte dans une communauté imaginaire, celle des « gens biens », des gens honnêtes, vertueux, incorruptibles, des « purs », en un mot ; c’est une forme d’exorcisme consistant à expulser de soi-même en la collant aux autres la part du vice qui prospère en nous, pour utiliser la formule de Daniel Cohen (1).

L’antiracisme est une des déclinaisons les plus fréquentes de cette indignation identitaire. Car cette phrase, « c’est quand il y en a beaucoup que cela pose problème », c’est quasiment mot pour mot celle que -par exemple - prononcent en privé des enseignants confrontés à des classes dans lesquelles il y a « beaucoup » d’élèves issus de l’immigration, dans des quartiers où les problèmes proviennent des ratés de l’intégration. Souffrir de ces problèmes, et le dire… est-ce être raciste ? Cette souffrance, le cinéma l’a pourtant montrée, de magnifique façon, dans deux films récents : « Entre les murs », et « La journée de la jupe ». Mais justement, souvent, ces enseignants, intimidés par cette nouvelle idéologie  n’osent pas la dire, et se trouvent réduits à la taire, voire à culpabiliser. Le racisme existe, et doit évidemment être condamné, et être combattu. Mais en même temps, l’antiracisme est devenu une sorte de terrorisme intellectuel.

De façon plus générale, l’indignation systématique, c’est la nouvelle forme d’un totalitarisme rampant, non pas produit par une bureaucratie inhumaine et froide, mais - et c’est pire - inscrit dans les têtes. Frédéric Mitterrand hué et insulté à la fête de l’Humanité, c’est un autre symptôme - effroyable - de la même réalité. Personne n’a “ordonné” cela ; cela a jailli spontanément des profondeurs de la foule des militants honnêtes et convaincus qu’il y a des gens avec lesquels on ne discute pas.

Le sectarisme n’est pas l’apanage de ce parti, car cela me rappelle des réactions entendues sous le grand chapiteau de notre université de rentrée, à la Grande Motte : réactions indignées, là encore, que Marielle de Sarnez, quelques jours plus tôt, à Marseille, ait pu participer à une discussion avec un groupe dans lequel se trouvait Robert Hue, communiste historique. Réactions excluant totalement l’hypothèse que les gens puissent changer ; réactions méconnaissant surtout le déchirement de ceux qui ont dû abandonner ce qui était une véritable foi dans l’idéologie qui s’est effondrée, et à qui il conviendrait plutôt de tendre la main pour les approuver et les aider dans ce parcours difficile.

La plaisanterie… comment ne pas penser au roman de Kundera ? La plaisanterie qui ruine une carrière, la plaisanterie qui abat quelqu’un… Là, on  est clairement dans l’univers totalitaire ; mais dans cet univers-là, c’est une bureaucratie froide qui exerce le totalitarisme. “L’ennemi” est alors identifiable. Dans notre société “démocratique”, il ne l’est plus. C’est en  chacun de nous, en chacun de ces “indignés” que se génère un totalitarisme de ce fait encore bien plus redoutable. Ce sont toujours les foules qui lynchent ; aujourd’hui, si - heureusement - le lynchage n’est plus que symbolique, elles ont acquis la légitimité sociale pour le faire.

C’est cela le gigantesque défi qui se pose à nous. Le totalitarisme nouveau est arrivé; il est bien sûr différent du totalitarisme “historique”; il est aussi plus sournois, car c’est en chacun de nous qu’il se génère. Peut-être pourrait-on le qualifier d’un oxymore: “le totalitarisme démocratique”. La crise d’aujourd’hui, avant d’être financière ou économique, est une gigantesque crise de défiance de tous contre tous. Oui, il nous faut inventer de nouvelles règles ; mais pas seulement de nouvelles règles pour le système financier, pour les traders et les banques ! Il faut de nouvelles règles pour régénérer la confiance dans le corps social, de nouvelles règles pour reconstruire le « vivre ensemble », et ce n’est pas une mince affaire ! Le Mouvement Démocrate sera-t-il à la hauteur de ce défi ?

1 Daniel Cohen, La prospérité du vice 2009 Albin Michel

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la communication dans la société de défiance

Posted by Maurice Merchier on août 6, 2009

L”article que j’ai commis sur l’affaire Orelsan « symptôme de régression mentale », présent sur mon blog, a été affiché en première page du Monde web pendant une semaine, où il a suscité un grand nombre de réactions (74 en soustrayant les miennes). Elles m’ont interpellé, et m’ont donné l’idée d’en faire une analyse systématique, dans l’esprit de la sociolinguistique ; il me semble en effet que ces réactions sont significatives des difficultés de communication dans notre société qu’un ouvrage récent a qualifié de « société de défiance ». Il suscite aussi en ce moment des réactions - beaucoup plus mesurées - sur le forum démocrate.

Je me suis livré à un comptage de ces réactions en fonction de certains critères, en tirant à chaque fois la « leçon », sous forme de proposition, étendue à la communication en général. Le plus grand nombre des réactions s’expriment « contre » mon texte ; seules, 13 l’approuvent.  Cela reflète-t-il l’opinion générale ? Peut-être ; mais il est probable aussi que les opinions « contre » s’accompagnent d’une plus forte propension à s’exprimer que les autres, ce que la suite contribue à expliquer… Première hypothèse donc, dans notre société, les sentiments hostiles, le dénigrement s’extériorisent plus souvent que les messages d’approbation, ou d’admiration.

Le caractère le plus frappant est l’extrême agressivité,  voire la violence  de ces réponses. 37, soit la moitié, sont  indiscutablement agressives ; paradoxe, soit dit en passant, puisqu’il s’agit le plus souvent de dénoncer la violence du chanteur. En fait, et c’est le second enseignement, cela s’explique je crois par le fait que l’émotivité, voire la passion l’emportent nettement sur l’argumentation rationnelle.  34 réponses seulement (un peu moins de la moitié) sont plus ou moins argumentées. Les autres sont ce qu’on pourrait appeler familièrement des « coups de gueule ». Une est totalement incompréhensible.

Troisième constatation : la domination écrasante de la « pensée binaire ». On est « pour », ou on est « contre », et donc « indigné ». Cette indignation pulvérise d’avance toute velléité de prise en compte de la complexité d’un problème (évidente dans le cas présent : l’idéal d’absence de censure confronté à l’immoralité extrême d’une chanson).

Le contenu du texte n’est pas  toujours l’élément essentiel sur lequel s’appuient les réactions. Il y a 18 réactions qui ne font aucune référence à mon texte, et 2 qui font juste une vague allusion à un détail.  Dans ces cas-là, la chronique n’est que prétexte à « dire ce qu’on pense » du problème. Il y a ajout d’une « opinion », sans recherche de lien, donc sans dialogue. L’enseignement à en tirer - le quatrième - est la forte tendance psychologique à dévaloriser la parole de l’autre au profit de la sienne. Le discours de l’autre n”intéresse que dans la mesure où il est l’occasion de faire entendre le sien.

Le trait  le plus saisissant - au moins pour moi ! - c’est le glissement de la critique du texte à la critique de son auteur ; parfois, il n’y a QUE cela. 10 réactions me mettent en cause personnellement, en cherchant les mots qui blessent, en mettant en cause ma profession, mon état de retraité, mon âge estimé, ou le fait que je les ai mentionnés (comme si je cherchais à « cautionner » mon texte par mes « titres », et comme si cela équivalait à adopter une posture arrogante et pontifiante)… 12 mettent explicitement en cause, sur le mode ironique, le plus souvent, ce qui est censé être les qualités d’un professeur. Une réaction est carrément diffamatoire (et absurde en plus). Cette inaptitude à distinguer le discours de la personne, comme si chacun était toujours « tout entier » dans la moindre parole est le cinquième enseignement. En fait, il me semble qu’en dessous de cela, on peut discerner une démarche paresseuse et confortable : l’étiquetage de l’intervenant (avec réduction à quelques traits, voire à un trait) donne l’illusion d’avoir les clés de son discours, et de dispenser par là même de vraiment examiner son discours. (« Il dit cela PARCE QU’il est vieux, jeune,  professeur, petit patron, marxiste, malade, cadre, ouvrier, syndicaliste, d’origine étrangère, etc »). C’est la triste hypothèse que toute parole, toute idée s’expliquent complètement par l’équation sociale de celui qui l’exprime.

Sixième et dernier  trait, corollaire du précédent, c’est le procès d’intention, ou, au-delà, la reconstruction (ou même carrément la construction) de la pensée de l’auteur (court-circuitant manifestement la lecture du texte).  C’est au fond - selon moi - le plus préoccupant. On répond à des arguments imaginaires, à des choses que je n’ai absolument pas écrites. C’est bien sûr lié aussi à cette domination du « passionnel » sur le « rationnel » évoquée ; je crains - crainte qui se nourrit aussi de l’observation des forums, de facebook, etc, mais aussi de la communication ordinaire - qu’on ne s’achemine vers une forme d’autisme généralisé implicite. On s’exprime, mais on devient incapable d’entendre l’autre, et on ne prend même plus vraiment la peine de le lire ou de l’écouter. Pour le dire autrement, on « entend » ce qu’on a envie d’entendre, sans se soucier de savoir si cela a vraiment été dit ou écrit, car c’est ce à quoi on a envie de répondre.

Voilà - à mon sens - ce qu’est en train de devenir la communication, à savoir une juxtaposition séquencée de monologues. Cette évolution doit être reliée avec une analyse sociale globale de l’évolution de ce que l’on appelle généralement le « lien social », inséparable des autres dimensions - économique, culturelle - des inquiétantes mutations qui s’opèrent.

[1] « La société de défiance »  Yann Algan et Pierre Cahuc CEPREMAP 2007

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Orelsan, symptôme de la régression mentale généralisée.

Posted by Maurice Merchier on juillet 27, 2009

Au début du siècle, dans les petites troupes de théâtre itinérantes, il n’était pas bon de jouer le rôle du traître, car des spectateurs attendaient parfois le méchant à la sortie pour lui « casser la gueule ». Dans les années cinquante, Georges Brassens eut des ennuis avec la censure, en invitant à se réjouir avec lui - dans une chanson célèbre - qu’un jeune juge se fasse sodomiser par un gorille : exemples de l’incapacité d’une partie de la population, mais aussi des pouvoirs publics, de comprendre que l’art opère une mise à distance entre le texte et l’auteur, le rôle et l’acteur, l’humoriste et ses personnages… De façon générale, entre l’œuvre et le créateur, que ce soit dans les arts plastiques, au théâtre, au cinéma, en littérature, ou en chansons ; c’est évidemment au second degré que le spectateur ou l’auditeur doivent également se placer pour recevoir, comprendre, interpréter…

Le temps a passé, le niveau d’instruction a augmenté et tous les mois de juillet, les nouveaux bacheliers battent obstinément les records de l’année précédente. L’entendement s’est répandu, et a suffisamment progressé pour que chacun ait compris qu’il ne fallait pas dénoncer à la police Michel Sardou chantant sur des paroles de Delanoë qu’il avait envie de violer des femmes, ni livrer à la justice Michel Berger et Luc Plamondon, parce que dans Starmania des loubards se vantent d’en faire autant aux filles dans les parkings ; tout le monde (ou presque) a compris que les propos racistes ou machistes que Coluche tenait sur scène avaient pour but de ridiculiser les racistes ou les machistes.

Il y a fort à craindre que la déprogrammation d’Orelsan des Francofolies de La Rochelle soit le signe d’un retour du balancier, d’une régression vers les brumes bien-pensantes de ces époques que l’on croyait révolues. La qualité - fort douteuse au demeurant - de la chanson incriminée («  sale pute »)  n’y change rien : le débat sur cette affaire révèle d’inquiétantes confusions dans les argumentations.  Ségolène Royale a-t-elle ou non exercé un chantage aux subventions ? Comme si une déprogrammation sans chantage devenait pertinente !

On invoque le fait que le chanteur a retiré la chanson épinglée de son répertoire, comme si le fait de ne plus l’interpréter en public atténuait le caractère sulfureux de son contenu. Le ministre de la culture rappelle la violence de certains textes de Rimbaud ; on lui répond que Rimbaud… est Rimbaud, et qu’Orelsan ne lui est pas comparable (ce que d’ailleurs F. Mitterrand n’a pas prétendu) ; certes, l’argument selon lequel on peut tout pardonner à ceux qui ont du génie, ou simplement du  talent, mais pas à la piétaille chantante de nos plateaux télévisés ou au tout venant des entrailles d’internet n’est pas absurde, mais il n’existe jamais de critère indiscutable pour faire le partage, et on sait bien qu’il n’est pas possible de garantir le verdict de la postérité.

On invoque aussi le risque d’une prise au premier degré des paroles (et de la gestuelle du clip) de « sale pute », et donc d’une incitation à la violence contre les femmes dans certains milieux, alors qu’il peut tout aussi bien servir de repoussoir ; là encore, nul ne peut savoir quel sera l’effet dominant - car il est à l’évidence divers - d’un texte choc sur les auditeurs/ spectateurs, pas plus qu’on ne peut savoir si les innombrables scènes de viol vues dans les films ou les séries provoquent l’horreur de la chose, ou attisent les fantasmes et incitent à passer à l’acte.

Tous ces dangers ne sont pas nouveaux, et si - même en art - on veut faire prévaloir le risque zéro, l’expurger de toute provocation, et n’en permettre que des formes aseptisées, il faudra aussi - par exemple - faire disparaître de nos musées et de nos expositions la plus grande partie de l’art contemporain et du surréalisme, entre autres. Mais nous y viendrons peut-être (des expositions récentes ont été interdites, et plusieurs commissaires ont déjà eu des démêlés avec la justice).

Il n’est pas possible ici d’analyser les causes de cette régression. Mais on voit bien les liens qu’il y a avec certains traits dominants de l’époque, comme l’aversion pour le risque, (il y aurait beaucoup à dire sur le bruit médiatique autour de la grippe A), et surtout le nouvel ordre moral qui - par exemple - fait du fumeur un être non fréquentable, de l’automobiliste un assassin en puissance, et tend à l’exclure de l’humanité s’il dépasse d’un kilomètre à l’heure la vitesse maximum permise, et d’un milligramme le taux d’alcoolémie autorisé.

Le XXème siècle nous a débarrassés des idéologies, le XXIème risque de nous étouffer sous l’hygiénisme, la police des mœurs, et le nouvel ordre moral. L’art - sous toutes ses formes - risque d’en être la première victime. Comment ignorer l’histoire au point de ne pas savoir que c’est souvent sur un terreau de scandale que les œuvres les plus lumineuses naissent et se développent, avant de défier le temps ?

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