la communication dans la société de défiance
Posted by Maurice Merchier on août 6, 2009
L”article que j’ai commis sur l’affaire Orelsan « symptôme de régression mentale », présent sur mon blog, a été affiché en première page du Monde web pendant une semaine, où il a suscité un grand nombre de réactions (74 en soustrayant les miennes). Elles m’ont interpellé, et m’ont donné l’idée d’en faire une analyse systématique, dans l’esprit de la sociolinguistique ; il me semble en effet que ces réactions sont significatives des difficultés de communication dans notre société qu’un ouvrage récent a qualifié de « société de défiance ». Il suscite aussi en ce moment des réactions - beaucoup plus mesurées - sur le forum démocrate.
Je me suis livré à un comptage de ces réactions en fonction de certains critères, en tirant à chaque fois la « leçon », sous forme de proposition, étendue à la communication en général. Le plus grand nombre des réactions s’expriment « contre » mon texte ; seules, 13 l’approuvent. Cela reflète-t-il l’opinion générale ? Peut-être ; mais il est probable aussi que les opinions « contre » s’accompagnent d’une plus forte propension à s’exprimer que les autres, ce que la suite contribue à expliquer… Première hypothèse donc, dans notre société, les sentiments hostiles, le dénigrement s’extériorisent plus souvent que les messages d’approbation, ou d’admiration.
Le caractère le plus frappant est l’extrême agressivité, voire la violence de ces réponses. 37, soit la moitié, sont indiscutablement agressives ; paradoxe, soit dit en passant, puisqu’il s’agit le plus souvent de dénoncer la violence du chanteur. En fait, et c’est le second enseignement, cela s’explique je crois par le fait que l’émotivité, voire la passion l’emportent nettement sur l’argumentation rationnelle. 34 réponses seulement (un peu moins de la moitié) sont plus ou moins argumentées. Les autres sont ce qu’on pourrait appeler familièrement des « coups de gueule ». Une est totalement incompréhensible.
Troisième constatation : la domination écrasante de la « pensée binaire ». On est « pour », ou on est « contre », et donc « indigné ». Cette indignation pulvérise d’avance toute velléité de prise en compte de la complexité d’un problème (évidente dans le cas présent : l’idéal d’absence de censure confronté à l’immoralité extrême d’une chanson).
Le contenu du texte n’est pas toujours l’élément essentiel sur lequel s’appuient les réactions. Il y a 18 réactions qui ne font aucune référence à mon texte, et 2 qui font juste une vague allusion à un détail. Dans ces cas-là, la chronique n’est que prétexte à « dire ce qu’on pense » du problème. Il y a ajout d’une « opinion », sans recherche de lien, donc sans dialogue. L’enseignement à en tirer - le quatrième - est la forte tendance psychologique à dévaloriser la parole de l’autre au profit de la sienne. Le discours de l’autre n”intéresse que dans la mesure où il est l’occasion de faire entendre le sien.
Le trait le plus saisissant - au moins pour moi ! - c’est le glissement de la critique du texte à la critique de son auteur ; parfois, il n’y a QUE cela. 10 réactions me mettent en cause personnellement, en cherchant les mots qui blessent, en mettant en cause ma profession, mon état de retraité, mon âge estimé, ou le fait que je les ai mentionnés (comme si je cherchais à « cautionner » mon texte par mes « titres », et comme si cela équivalait à adopter une posture arrogante et pontifiante)… 12 mettent explicitement en cause, sur le mode ironique, le plus souvent, ce qui est censé être les qualités d’un professeur. Une réaction est carrément diffamatoire (et absurde en plus). Cette inaptitude à distinguer le discours de la personne, comme si chacun était toujours « tout entier » dans la moindre parole est le cinquième enseignement. En fait, il me semble qu’en dessous de cela, on peut discerner une démarche paresseuse et confortable : l’étiquetage de l’intervenant (avec réduction à quelques traits, voire à un trait) donne l’illusion d’avoir les clés de son discours, et de dispenser par là même de vraiment examiner son discours. (« Il dit cela PARCE QU’il est vieux, jeune, professeur, petit patron, marxiste, malade, cadre, ouvrier, syndicaliste, d’origine étrangère, etc »). C’est la triste hypothèse que toute parole, toute idée s’expliquent complètement par l’équation sociale de celui qui l’exprime.
Sixième et dernier trait, corollaire du précédent, c’est le procès d’intention, ou, au-delà, la reconstruction (ou même carrément la construction) de la pensée de l’auteur (court-circuitant manifestement la lecture du texte). C’est au fond - selon moi - le plus préoccupant. On répond à des arguments imaginaires, à des choses que je n’ai absolument pas écrites. C’est bien sûr lié aussi à cette domination du « passionnel » sur le « rationnel » évoquée ; je crains - crainte qui se nourrit aussi de l’observation des forums, de facebook, etc, mais aussi de la communication ordinaire - qu’on ne s’achemine vers une forme d’autisme généralisé implicite. On s’exprime, mais on devient incapable d’entendre l’autre, et on ne prend même plus vraiment la peine de le lire ou de l’écouter. Pour le dire autrement, on « entend » ce qu’on a envie d’entendre, sans se soucier de savoir si cela a vraiment été dit ou écrit, car c’est ce à quoi on a envie de répondre.
Voilà - à mon sens - ce qu’est en train de devenir la communication, à savoir une juxtaposition séquencée de monologues. Cette évolution doit être reliée avec une analyse sociale globale de l’évolution de ce que l’on appelle généralement le « lien social », inséparable des autres dimensions - économique, culturelle - des inquiétantes mutations qui s’opèrent.
[1] « La société de défiance » Yann Algan et Pierre Cahuc CEPREMAP 2007
août 7th, 2009 at 8:22
Cette analyse est passionnante ! Six fois bravo (et merci à la nouvelle version de la widgetbox modem qui me donne l’occasion de découvrir votre blog). C’est rarissime d’avoir des réflexions aussi documentées sur la façon de débattre sur internet. Et je rejoins assez votre conclusion, ayant moi-même été surpris par des commentaires très unilatéraux, très peu à l’écoute, sur deux ou trois de mes billets récents - commentaires ne venant pas d’anonymes.
C’est là que j’aurais une petite nuance sur votre conclusion. Je verrais plus dans cette façon de commenter “à la limite du poke”, ou du coup de poing sur la table, un fonctionnement propre au web 2.0, qu’une caractéristique de toute notre civilisation. Le cerveau humain disponible, à peu près constant, tente de se confronter à de multiples flux d’information venant de multiples personnes et sources : il ne sait plus réagit que du tac au tac, en tir réflexe.
Si dans la vraie vie, notre nombre de relations humaines est à peu près constant, notre vraie vie devrait échapper à ce phénomène…
août 7th, 2009 at 10:05
Merci beaucoup pour ces choses trop gentilles. Sur votre dernier point, je crains que vous ne soyez trop optimiste; en effet les modes de communications ne sont pas étanches les uns par rapport aux autres. Le développement des communications “virtuelles” se fait aux dépens des communications “classiques”; le “nombre de relations humaines” n’est pas constant ! Les études sociologiques mesurent - de façon très empirique - que les relations (de voisinage, entre amis, dans la famille, etc) se distendent. Et les modes “nouveaux” déteignent sur les anciens, ou pire, sont la matrice de toutes les formes à venir de la communication. Un exemple que tout le monde constate (surtout les profs !): l’écriture “SMS” (approximativement phonétique) se retrouve dans les dissertations (et dans les lettres, pour le peu que les jeunes en fassent encore). De la même façon, il n’y a aucune raison que les autres caractéristiques (dont cette composante de violence) reste cantonnée à internet. Pour le dire autrement, c’est le virtuel qui devient le réel, et la “vraie vie” la copie des pratiques de facebook. Baudrillard disait cela à sa façon, déjà.
août 27th, 2009 at 11:09
Intéressante étude, mais l’avenir est-il si noir ? N’est-ce pas la jeunesse de ces nouveaux modes de communication qui est en cause, simplement parce que ses utilisateurs ne représentent pas (encore) l’entièreté du corps social? Sait-on bien lire sur Internet ? Le quasi-anonymat et la lenteur de la frappe n’incitent t-il pas à des raccourcis ? Utilisateur de la communication informatique depuis plus de 25 ans, j’ai vu les modifications, les vagues, les modes, et l’arrivée massive de strates nouvelles d’utilisateurs. Nous sommes encore loin d’une communication simple, aussi, si vous le voulez bien, je ne serai pas si pessimiste que vous ! Permettez-moi un élément. Vous ne pouvez commencer, parlant des réactions à votre texte : “seules 13 l’approuvent” (sur 74) et ajouter quasi-tout de go en vous fondant sur une probabilité toute personnelle : “Première hypothèse donc, dans notre société, les sentiments hostiles, le dénigrement s’extériorisent plus souvent que les messages d’approbation, ou d’admiration”. La suite de l’étude n’en serait pas moins intéressante, mais ce “coup de canif” à la rigueur de l’analyse peut (je ne le fais pas)faire émettre un doute sur la qualité des propos.
Ne m’en veuillez pas… C’est là sans doute la conséquence d’un “café-démocrate” organisé par des jeunes, autour de deux scientifiques de haut niveau, sur le thème “Science et éthique” !
août 28th, 2009 at 8:13
Merci “Hibou17″ de cet intéressant commentaire. Mon pessimisme vient du fait que je crois que, par sa force d’attraction et de diffusion, ce type de communication est la matrice où viennent se conformer peu à peu toutes les autres formes de communication, y compris les plus classiques. Je ne crois pas que ce soit une vague éphémère, mais au contraire je crois que c’est une évolution générale. Pour ce qui est de votre remarque sur une faille de mon texte pour ce qui est de la “rigueur”, je la récuse ! J’essaye de “peser les mots”; je dis “hypothèse”, et il suffit de savoir ce que veut dire ce mot ; cela veut dire en clair que cette idée n’est pas “prouvée”, et que je sais que je peux me tromper sur ce point. L’hypothèse est néanmoins un moment de la démarche scientifique !
octobre 4th, 2009 at 9:30
rebonjour, je note bien votre hypothèse, et bien sûr elle fait sens.
Tout de même, ce sont deux choses différentes, 1) la façon dont on se comporte sur internet, 2) à quel point la façon de se comporter sur internet influe sur les comportements la vraie vie.
J’ai lu et entendu pas mal de matériau “sociologique” qui glissaient du 1 au 2 de façon hasardeuse. Car le 1 est très facile à étudier grâce à la transparence du web, le 2 demanderait des protocoles de recherche autrement complexes. J’ignore ce qui existe comme résultats solides là-dessus.
Mais je partage votre conviction que les deux domaines ne sont pas étanches l’un à l’autre, et j’aurais bien sûr des anecdotes à l’appui de votre conclusion.
octobre 5th, 2009 at 7:56
Sur la “vraie vie”, on a tout de même tous les apports de la sociologie de la communication (Habermas, d’abord, puis l’école de Palo Alto, les données de l’interactionnisme américain (Goffman), de l’ethnométhodologie, etc) qui mettent la communication au cœur de leurs analyses. On ne part pas “de rien”. Et je compte bien continuer à creuser cette piste, pour ma part….
janvier 16th, 2010 at 3:57
Je vous conseille cette conférence passionnante de Yann Algan sur le même thème et en 25 minutes ! http://www.les-ernest.fr