Le fil d’Ariane

Le savoir contre la barbarie

A semer la peur on récolte l’insignifiance

Posted by Maurice Merchier on février 4, 2010

Extrait du site internet de « la Voix du Nord »  mercredi matin : « Une énorme détonation a été entendue ce soir, vers 22 h 35, par de nombreux habitants de la métropole lilloise et au-delà dans la région, en particulier à Arras, et même en Belgique. Certains murs ou fenêtres ont légèrement vibré. Les pompiers de Lille ont reçu de multiples appels de personnes inquiètes se demandant ce qui passait et pensant notamment à une explosion au gaz, à un crash ou encore, pour quelques-uns, à un tremblement de terre. Les secouristes, avec la police et GDF, sont intervenus en nombre rue de Douai à Lille, où beaucoup de riverains ont donné l’alerte. Mais au final, rien. Pas la moindre trace de dégât. Ni là, ni ailleurs. Le “boum” pourrait en fait provenir d’un avion militaire ayant franchi le mur du son…… ». Cet « évènement » (en est-ce vraiment un ?) a fait aussi l’ouverture de certains journaux des radios locales, le même matin. Il a été cité au TV de FR3 régional, et encore à la radio jeudi matin.
Consternation. L’auteur de ces lignes - Lillois - a parfaitement entendu ce « boum » hier soir, et dûment sursauté en conséquence. Mais enfin…. Des avions qui franchissent accidentellement le mur du son, qui n’en a jamais entendu ? Quelques secondes de réflexion élémentaire suffisaient pour comprendre la cause de ce bruit incongru, d’autant qu’une oreille même émoussée pouvait entendre le ronflement de l’appareil dans les secondes qui suivaient. Comment est-il possible qu’un évènement si anodin déclenche tant d’irrationalité ? Comment est-il possible qu’un « non-évènement » soit érigé en évènement digne de « faire la une » ?
Jadis, on réservait au journaliste débutant la rubrique dite « des chiens écrasés », c’est-à-dire, la relation des minuscules faits divers du secteur géographique. De nos jours, les «chiens écrasés » sont devenus l’ingrédient privilégié de nos plus prestigieux informateurs. C’est presque toujours un fait divers (un crime, un accident…) qui fait l’ouverture des journaux télévisés ; parfois, c’est seulement l’évènement qui a failli se produire : ce fut le cas hier, avec le sauvetage d’un alpiniste recouvert par une avalanche (mais bien vivant !). D’autres fois, ce furent par exemple un camionneur surpris avec je ne sais plus combien de tonnes d’alcool dans le sang, ou un automobiliste surpris à 300 km/h sur l’autoroute (mais n’ayant - dans les deux cas - produit aucun accident). Le basculement dans le virtuel, souvent pointé par Jean Baudrillard, est en train de s’opérer. Ce qui pourrait arriver tend à devenir aussi important que ce qui est arrivé. Ce qui est sûr, c’est qu’avec les médias, nous entrons dans un monde de l’insignifiance, et que c’est toujours la peur est le catalyseur de la réaction transformant l’insignifiant en évènement.
Ainsi la peur devient notre compagne la plus assidue ; certes, tous les dangers ne sont pas illusoires : la délinquance, les attentats terroristes, les endémies, les accidents de toutes sortes, cela existe, et le drame d’Haïti est bien réel. Mais la couverture médiatique de ces évènements, hypertrophiée (profusion d’images, de témoignages, de sang et de larmes - compassion oblige - mais très peu d’analyses ou d’explications : nous sommes invités à nous émouvoir, et non à comprendre), joue en fait non sur notre générosité, mais sur nos égoïsmes (« cela pourrait nous arriver »). Le bien discutable, au moins dans son application, « principe de précaution » a pour corolaire depuis une dizaine d’années, la formidable promotion de toutes les peurs : le sida, la vache folle, la grippe asiatique, la grippe H1N1, les terroristes, les « jeunes de banlieue », les étrangers, les mendiants, les agents des eaux ou d’EDF (peut-être faux !), les cambrioleurs assassins, les radars volants, le verglas, la météo, la pédale d’accélérateur de notre Toyota, tout ce qu’on mange, tout ce qu’on touche, tout ce qu’on approche, tout ce qu’on respire. Toute sortie en voiture devient une épopée, voire toute sortie ; et même sans sortir, c’est « vivre » tout simplement qui devient héroïque (rester calfeutré chez soi n’évite pas tous les dangers !). La peur fait vendre aussi : des masques, des vaccins, du Tamiflu, des alarmes sophistiquées pour nos voitures et nos maisons, des verrous, des grilles et des murs, des armes, des vigiles, du temps de cerveau disponible, et j’en passe. Et on glisse tranquillement vers le dérisoire : une mini-panique provoquée par un avion passant le mur du son.
La peur de Dieu, dans les sociétés traditionnelles, est le principal instrument de ce qu’on appelle en sociologie la « régulation sociale », c’est-à-dire la façon d’obtenir des individus des comportements conformes. Dans les sociétés modernes, ou « postmodernes », Dieu est mort, mais la peur est restée. Plus aucune transcendance ne la canalise, alors elle s’amplifie, et devient indomptable, sauvage. Comme un cancer, elle se propage partout, est instrumentalisée par des pouvoirs eux-mêmes difficilement identifiables, imprègne toutes les cellules de notre vie sociale, et transpire de tous nos pores.

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